© 1999-2020 Cédrick Eymenier

Un voyage à Jinjiang
Fujian Province, 2011

A Shanghai on me suggère de rencontrer DD. Nous nous retrouvons au Minsheng Art Museum, et allons boire un thé, le meilleur de tout mon séjour, dans un formidable petit endroit. Une jeune femme nous sert dans de toutes petites coupelles qu'elle remplit régulièrement. Avec nous également, une personnalité de la littérature chinoise qui dirige un journal de poésie. Nous passons un agréable moment. Avant de nous quitter DD me parle d'un ami à elle : TT. Il cherche un français pour l'accompagner à une réunion au sud de la Chine.

Je reçois donc un coup de fil de TT qui me propose un rendez-vous dans un des quartiers branchés de Shanghai. Il m'invite à Enoterra, on y mange "à la Française" un plateau de charcuterie et une bouteille de vin rosé, mais ça je ne suis plus très sûr. Le type est sympathique, assez jeune, mais un brin confus sur ce qu'il attend de moi sur place. Il me propose de l'accompagner à Jinjiang pour une réunion avec le boss d'une marque de vêtement "Lilanz". Il dessine une carte de la Chine pour m'indiquer le lieu où l’on doit se rendre. Initialement il devait y aller avec un associé français qui n'a pas pu venir. Il me dit que ça ne sera pas long, que je pourrai faire un tour, que je n'aurai rien à faire, juste l'accompagner. Persuadé du contraire, je lui dis quand même ok.

Dès lors, jusqu'au moment où les roues de l'avion du retour touchent le sol de Shanghai, je me demande si je ne deviens pas paranoïaque. Nous partons de l'aéroport de Shanghai, pas celui des vols internationaux, mais des vols intérieurs, un snack propose des trucs qui ne font pas envie, quelques souvenirs formatés dans l'unique boutique, et le départ est retardé. Lors de cette attente, j'ai failli m'échapper. Qu'est-ce que je faisais là, avec cet inconnu qui venait de me donner une carte de visite avec mon nom et l'inscription "Volumes Design architecture Paris"? Des flash-back d'une flopée de films m'assaillent, de Jack Nicholson dans "Passenger" à Hitchcock et James Bond ou M. Klein. Je venais de changer d'identité, enfin pas vraiment, mon nom était inchangé - je m'accrochai à ça ! - mais je devenais, pour 2 jours, architecte designer d'intérieur. Dans la salle d'embarquement, j'ai eu le temps de bien vérifier, je suis le seul occidental, et le seul tendu, TT en vient même à appeler DD pour me rassurer. On embarque "enfin".

J'étais, d'une certaine manière, soulagé car cela mettait un terme à la possibilité de s'enfuir, je suivais TT, passais le portique de sécurité et pénétrais dans l'avion. Et là c'est reparti ! L'angoisse du vol m'a aussitôt replongé dans un gros stress. L'avion allait s'écraser, jamais plus je ne reverrai mes proches, à mille lieues d'ici. Nous atterrissons, je commence à me détendre, d'angoissé je deviens nerveux, limite agressif, en tout cas taquin. Je chambre mon compère autant que possible, lui expliquant à quel point tout ce cirque est consternant. Et lui, gentiment, commence à me demander si je n’ai pas d'autres fringues que mon jean et mon tee-shirt. Il me dit aussi qu'il serait bien que, pendant la conférence, je dise quelques mots. Là, je commence à rire, bien sûr je botte en touche pour une quelconque séance de re-looking et refuse catégoriquement de prendre la parole lors de sa conférence.

Derrière la fenêtre du taxi, je découvre une ville sinistre, TT suggère d'aller faire un tour vers là où il y a des filles, j'éclate de rire. Nous arrivons à l'hôtel dont il m'avait vanté le nombre d'étoiles. C'est immense, et l'impression d'être les seuls clients. Les couloirs longs et vides ne manquent pas d'évoquer à nouveau Jack Nicholson, une hache à la main cette fois-ci. On va dans nos chambres, puis on se rejoint en bas pour dîner. Ce que l'on mange n'a pas grand-chose à voir avec le nombre d'étoiles. On monte se coucher, il me re-demande si je ne veux vraiment pas mettre un de ses costards demain. Là je sais qu'il est coincé il ne peut pas m'obliger et il ne peut plus me dire de ne pas venir, puisqu'il m'a annoncé. Lui est assez stressé maintenant, il doit travailler toute la nuit sur son Power Point en visioconférence avec un associé à Paris qui, par la merveille de la rotation des planètes, est, lui, en pleine après-midi.

Le lendemain matin nous prenons un taxi, il fait gris. Il y a beaucoup de poussière provenant des différents chantiers, Jinjiang est une ville industrielle spécialisée dans le textile. Nous arrivons au siège de la marque. On nous fait attendre un bon moment 1h ou même 2, je ne sais plus. Je déambule dans les locaux immensément vides de l'entreprise. J'essaie d'envoyer un email, mais il faut au moins 20 minutes pour accéder à une version de gmail atrophiée. J'abandonne, bois de l'eau. Je fais aussi une visioconférence avec le boss de la société « Volumes » à Paris. Il y a donc bel et bien une société à Paris associée à mon malhabile compère qui compte sur ma présence pour l'épauler. Il me remercie vivement de me prêter au jeu et me motive comme il peut, je reste circonspect.

Arrive enfin le boss Lilanz, jeune, grand et mince, un gros cigare à la main, mais cool en jean et sweat-shirt. Nous entrons en salle de réunion en forme de U comme il se doit. Il fait un long monologue en chinois, tout le monde fait oui de la tête à chaque fin de phrases. Son cigare sent bon, il semble plutôt sympathique. Je ne comprends rien, mais j'entends qu'il répète certaines phrases plusieurs fois lors de son assommant monologue de préambule.

Puis vient la présentation de mon compère où je découvre finalement son travail : concevoir des aménagements de boutiques, locaux de travail et show-room. Sa proposition me semble plutôt maladroite et la présentation Power Point pleine de gadgets animés mal maîtrisés. Le flop total ! Mon compère ne réussit pas à convaincre. La réunion prend fin, j'en viens presque à me dire que c'était plutôt amusant d'assister à tout cela. Notamment parce qu'entre temps j'ai harcelé TT pour changer mon billet et partir le soir même, la fin est proche. Un ultime passage dans le bureau privé du boss qui repart dans un monologue, mais en anglais cette fois-ci, pour moi ! Il se prend pour Steve Jobs "une idée par minute", c'est ce qu'il veut pour son entreprise ! Je dis oui, enfin « yes ».

TT appelle un taxi. Il me promet quelques RMB pour ce service et appelle son frère pour qu'il me raccompagne à l'appartement une fois arrivé à l'aéroport de Shanghai. Le vol est sans encombre, le frère de TT ne parle pas anglais, me dépose devant l'immeuble, je mets la clef dans la serrure en souriant.

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